Alors que le Comité économique, social et environnemental (CESE) et France Stratégie ont sélectionné dix indicateurs phares (inégalités, bien-être, climat, emploi, biodiversité, etc.) pour compléter la notion insatisfaisante de produit intérieur brut (PIB), d’autres proposent plutôt de remplacer ledit PIB selon ses usages, ou bien de le diviser en trois parties: une pour mesurer le produit de la nature, la deuxième pour évaluer la production de l’économie réelle et la troisième pour la finance...

Suite aux concertations qu’ils ont lancées depuis le début 2015, le Comité économique, social et environnemental (CESE) et le commissariat général à la stratégie et à la prospective du Premier ministre, France Stratégie, ont sélectionné dix “indicateurs phares” pour compléter le produit intérieur brut (PIB). En effet, selon eux, le PIB ne prend pas en compte “toutes les dimensions du développement”, notamment le progrès économique et social ainsi que sa soutenabilité. “La plupart des économistes, des représentants de la société civile et le grand public s’accordent désormais pour reconnaître que la croissance du pays ne peut être mesurée ni à l’aune d’un seul indicateur, le produit intérieur brut, ni dans une seule dimension, la croissance de la production”, commente ainsi France Stratégie.

Indicateurs du CESE et de France Stratégie: l'empreinte carbone pour la problématique climat-énergie et l'indice d’abondance des oiseaux pour la biodiversité

Devant répondre à la définition du développement durable (1), les indicateurs choisis sont les suivants:

- Rapport de la masse des revenus détenue par les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres pour les inégalités.

- Empreinte carbone pour la problématique climat-énergie.

- Actifs productifs physiques et incorporels en % du produit intérieur net (PIN) pour l’investissement.

- Taux d’emploi de la population active pour la problématique travail-emploi.

- Taux de diplômés de l’enseignement supérieur parmi les 25-34 ans pour l’éducation.

- Espérance de vie en bonne santé à la naissance pour la santé.

- Indice d’abondance des oiseaux pour la biodiversité.

- Dette des différents agents économiques non financiers (administrations publiques, entreprises, ménages) rapportée au produit intérieur brut (PIB) pour le capital financier.

- Taux de recyclage des déchets pour la gestion des ressources.

- Satisfaction de la vie (Enquête SRCV/SILC) pour le bien-être.

Un tableau de bord qui doit servir de “base au rapport que le gouvernement devra annexer chaque année au projet de loi de finances”

“Une approche fondée sur un indicateur synthétique unique pour remplacer ou compléter le PIB, à l’instar de l’indice de développement humain (IDH) créé par le PNUD (Programme des Nations-Unies pour le développement), présente des faiblesses évidentes qui ont conduit à privilégier ici une liste d’indicateurs, un pour chaque thème clé de la mesure du progrès”, ajoute France Stratégie.

Désirant que ce tableau de bord serve (en vertu de la nouvelle loi Eva Sas qui a pour objet de répondre aux limites du PIB) de “base au rapport que le gouvernement devra annexer chaque année au projet de loi de finances”, le CESE et France Stratégie soulignent également que ces indicateurs complémentaires sont eux-mêmes complétés par d’autres indicateurs supplémentaires pour “approfondir l’analyse”.

Par exemple, en ce qui concerne le volet climat-énergie, l’empreinte carbone est complétée par l’intensité énergétique, par la part des énergies renouvelables dans la consommation d’énergie ainsi que par l’état des récifs coralliens. En ce qui concerne la biodiversité, l’évolution de l’utilisation des sols et la pollution des cours d’eau s’ajoutent à l’abondance des oiseaux communs.

Remplacer le PIB selon ses usages

Question: cette succession d’indicateurs pourra-t-elle vraiment clarifier la situation ? Comment seront articulés ces indicateurs avec la notion de produit intérieur brut ? Dit autrement, ces données seulement “complémentaires” ne vont-elles pas peu ou prou consolider le PIB et la recherche de croissance perpétuelle dans leurs rôles de phares de l’activité économique, alors que, dans un monde limité comme le nôtre, le mirage d’une croissance matérielle sans limite apparaît justement comme le problème de fond ?

Le think tank de la transition carbone The Shift Project propose ainsi pour sa part non de compléter mais de “remplacer le PIB selon ses usages”: bâtir une évaluation de la puissance des nations mettant en avant des données économiques mais aussi militaires, financières, démocratiques, culturelles, écologiques ainsi que leur émancipation de la « contrainte énergie-climat »; bâtir de nouvelles mesures du bien-être, aux différentes échelles de territoire, à partir d’une écoute véritable des citoyens (comme le font le Japon, la Nouvelle Zélande, la Grande-Bretagne); répartir les crédits européens non pas en visant seulement une harmonisation du PIB par habitant mais en visant également une convergence vers une indépendance énergétique ou une émission réduite de C02 par habitant; mesurer un déficit budgétaire en pourcentage du budget de l’État et non de la « richesse nationale »; définir des politiques économiques à travers des objectifs précis : balance commerciale, indépendance énergétique, taux d’emploi, etc., sans référence à la croissance du PIB.

Recalculer le PIB afin de distinguer l'économie de la nature, l'économie humaine réelle et l'économie de la finance

Redéfinissant notre système économique en trois économies interdépendantes mais produisant des richesses qui ne sont pas interchangeables –économie primaire (production de la nature), économie secondaire (production du travail humain) et économie tertiaire (finance)- l’expert américain John Michael Greer (2) propose de son côté de “recalculer” le PIB afin de tenir compte de chacune de ces trois économies et donc d’avoir une vision plus précise de la réalité.

Ainsi, le produit primaire brut (PPB) serait “la valeur de tous les produits naturels non transformés quand ils entrent dans l’économie (le pétrole qui sort du puits, le grain qui tombe dans un silo, le charbon qui quitte la mine, etc.) moins les coûts encourus pour l’extraction ou la culture”. Ces derniers coûts relèveraient en revanche du produit secondaire brut (PSB) qui serait “la valeur de tous les biens et services produits par l’économie à l’exception des matières premières tirées de la nature et des biens et services financiers”. Enfin, le produit tertiaire brut (PTB) serait “la valeur de tous les biens et services financiers produits par l’économie ainsi que de toute la monnaie et de ses équivalents”.

Pour cet expert de la problématique des ressources, l’intérêt de disposer de ces trois données, à la place ou même simplement parallèlement au PIB, est qu’il devient possible de suivre et d’étudier l’évolution de leurs relations, et ainsi de détecter ce que le PIB seul cache. “Que le produit tertiaire brut explose alors que les deux autres stagnent ou déclinent ne signifie pas que le pays s’enrichit, mais plutôt qu’il subit une inflation de son économie tertiaire et qu’il faudra y veiller pour éviter un krach causé par la spéculation”, illustre John Michael Greer. Au contraire, “que le produit secondaire brut augmente pendant que le produit primaire brut stagne sans que le coût d’extraction des ressources naturelles explose signifie que l’économie utilise les ressources plus efficacement, et que les responsables peuvent s’en féliciter”, ajoute-t-il.

La subdivision du PIB dans ces trois composantes permettrait donc de “faire la distinction entre les mouvements dans les économies réelles des biens et des services, d’une part, et la simple prolifération de la richesse abstraite, d’autre part”... Ce dont sont incapables des indicateurs complémentaire au PIB, quel que soit leur nombre.

(1) La définition du développement durable donnée par le rapport Brundtland paru en 1987: “Le genre humain a parfaitement les moyens d’assumer un développement durable, de répondre aux besoins du présent sans compromettre la possibilité pour les générations à venir de satisfaire les leurs." Pour ce rapport, les limites de la croissance du PIB étaient notamment à chercher dans “la capacité de la biosphère de supporter les effets de l’activité humaine”. Avant les années 80, le rapport Meadows avait pour sa part démontré, avec l’aval des industriels du Club de Rome, que si notre développement à la surface de la planète conservait des croissances exponentielles de la population et du capital (capital global servant à la production matérielle), comme ce que l’on a du reste fait depuis, alors notre système de fonctionnement dépasserait des limites létales et s'effondrerait tôt ou tard. Pour Dennis Meadows, nous avons maintenant clairement franchi ces limites.
(2) John Michael Greer. La Fin de l’abondance. Paru en 2014 aux Editions Ecosociété. Disponible auprès de l’association Sortir du Pétrole.

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