D’un réchauffement global à un refroidissement régional…

A terme, réchauffement et fonte des glaces pourraient induire une modification de la circulation thermohaline, puissant courant marin et régulateur planétaire de chaleur qui participe à la douceur du climat en Europe. Selon le GIEC, le ralentissement de l'AMOC (circulation méridienne de renversement de l'Océan Atlantique) est très probable durant ce siècle (90 à 100% de chances), avec une ampleur allant jusqu'à 54% de déclin si l'on continue sur la tendance actuelle.

La Terre reçoit beaucoup d’énergie solaire du côté des tropiques, beaucoup moins vers le Nord. Mais la nature est bien faite. Aidé par les vents, en particulier les alizés, l’océan répartit une quantité importante de cette chaleur grâce aux courants marins dont le plus célèbre est le Gulf Stream. Rotation de la Terre oblige, ce Gulf Stream que d’aucuns vénèrent va de l’Amérique centrale à L’Europe, en devenant entre autre « Dérive Atlantique Nord ». Direction : les environs de la mer de Norvège, entre péninsule scandinave, Islande et Groenland.

Un courant vertical, moteur pour la distribution d’énergie, pour le cycle du carbone et pour la vie sous-marine

Au fil de son voyage, ce courant perd de l’eau par évaporation, et donc sa teneur en sel augmente. Puis, peu à peu, il donne aussi sa chaleur et donc se refroidit. Il arrive vers les mers d’Islande, du Groenland, de Norvège… Là, l’hiver, l’eau de mer est saisie par le gel mais tout en rejetant du sel. Ce qui va encore accroître la concentration en sel de notre courant. Or, le froid et le sel alourdissent l’eau. Cette couche d’eau de surface va finalement devenir plus lourde que l’eau qui est en dessous d’elle. Conséquence : à la température d’environ 4°C, avant de geler, elle plonge, tombe dans les abysses. Elle forme un courant vertical qui, ensuite, va se promener très lentement, pendant des centaines d’années, au fond des océans du globe.

Ce courant vertical est le moteur principal de la circulation mondiale des courants (circulation thermohaline, généralement schématisée par l’image d’un tapis roulant). Il régule les variations climatiques et emporte au passage avec lui du carbone atmosphérique, des coquilles et des animaux morts qui seront pour partie sédimentés, donc réinjectés dans un cycle long du carbone. Il emporte également de l’oxygène qui va faciliter la vie dans les fonds marins. Bien plus tard, à son retour à la surface, le courant rapportera des sels minéraux vitaux pour le plancton, à la base des chaînes alimentaires de toutes les mers. Donc, ce grand courant est un moteur pour la distribution d’énergie, pour le cycle du carbone et pour la vie sous-marine.

L’ennui, c’est que la situation actuelle des environs de la Mer de Norvège tend à un moindre gel et à la présence croissante d’eau douce via des précipitations en nette voie d’augmentation, via la fonte des glaces au Groenland, via les grands fleuves sibériens se jetant en Mer de Barents… En clair, la Mer de Norvège va avoir de l’eau de moins en moins froide et de l’eau de moins en moins salée. Donc le courant océanique aura de plus en plus de mal à plonger à cet endroit, voire ne pourra plus du tout y plonger à terme ou connaîtra une transition brutale.

11% de ralentissement - de 1 à 24% - dans le scénario le plus optimiste du GIEC, 34 % - de 12 à 54 % - si l'on continue sur la tendance actuelle

Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) estimait dans son 4e rapport qu'il est "très probable que la circulation thermohaline ralentisse au cours du 21e siècle", tout en indiquant qu'il était en revanche très improbable qu'elle subisse durant la même période "une transition importante et subite". Dans son dernier rapport, le 5ème, le GIEC confirme que "des modèles climatiques montrent qu'un ralentissement de l'AMOC (Atlantic Meridional Overturning Circulation, ou circulation méridienne de renversement de l'Océan Atlantique) dans les prochaines décennies est très probable", c'est-à-dire qu'il a 90 à 100% de chances de se produire.

L'intensité de ce déclin sera fonction de nos efforts pour limiter le réchauffement global à +2°C depuis le début de l'époque industrielle: 11% de ralentissement (de 1 à 24%) dans le scénario le plus optimiste du GIEC, 34 % (de 12 à 54 %) si l'on continue sur la tendance actuelle, d'après les chiffres du GIEC. "Il est probable qu’il y aura un déclin de l’AMOC vers 2050. Toutefois, l’AMOC pourrait augmenter au cours de certaines décennies en raison de l’importante variabilité naturelle interne”, ajoute le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat dans le résumé pour décideurs du 1er volume de son 5ème rapport.

"Un effondrement après le XXIème siècle en raison d’un réchauffement important et prolongé ne peut être exclu". De telles surprises climatiques ont déjà eu lieu

Et en ce qui concerne un changement brutal de la circulation thermohaline ? "Selon les scénarios pris en compte, il est très improbable que l’AMOC subisse une transition brutale ou s’effondre au cours du XXIème siècle. Le degré de confiance est faible en ce qui concerne l’évaluation de l’évolution de l’AMOC après le XXIème siècle, en raison du nombre limité d’analyses et du caractère ambigu des résultats. Cependant, un effondrement après le XXIème siècle en raison d’un réchauffement important et prolongé ne peut être exclu", reconnaît le GIEC qui ne se prononce pas sur ce qui se passerait après…

Hypothèses : si dans un premier temps ce ralentissement pourrait éventuellement tempérer le réchauffement dans l'Atlantique Nord, la circulation thermohaline pourrait au final perdre son rôle de régulateur et prendre celui de d'amplificateur des variations climatiques... On pourrait avoir un réchauffement global moyen de la planète mais avec finalement un refroidissement régional d’ampleur, ou bien le climat pourrait-il basculer dans l'instabilité vers de nouveaux régimes… Avec évidemment toute une cohorte de menaces cataclysmiques pour les êtres vivants.

Des scientifiques, comme Edouard Bard, occupant la Chaire d’Evolution du climat et de l’océan au Collège de France, expliquent que des « surprises climatiques » de cet ordre, pouvant prendre place en quelques dizaines d’années, ont déjà eu lieu dans l’Atlantique nord, avec des arrivées massives d’eau douce, (débâcles d’icebergs par exemple). « Ces changements rapides et de grande ampleur sont liés à des changements brutaux de la circulation profonde de l’océan », explique-t-il (1).

(1) L'Homme face au climat, ouvrage collectif sous la direction d'Edouard Bard. Editions Odile Jacob, Collège de France, 2006.

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