COP21 : +1,5°C, la “ligne rouge” des pays les plus exposés

Conférence climat de Paris. A à peine 48 h de l’heure H à laquelle doit être approuvé un accord “universel, équilibré et juridiquement contraignant” pour ne pas dépasser un stade trop dramatique des changements climatiques, des petits pays insulaires ont souligné qu’ils ne désiraient pas apporter leurs signatures à un texte prévoyant une limitation du réchauffement global à seulement +2°C depuis l’époque préindustrielle, limite qui provoquerait en fait leur disparition.

Alors que le programme de la COP21 (1) prévoit que les 196 parties (2) présentes à Paris doivent être d’accord ce vendredi 11 décembre sur un texte “juste, équilibré, ambitieux et juridiquement contraignant” dans l’objectif de “stabiliser les concentrations de  gaz à effet de serre à un niveau qui empêche toute perturbation dangereuse du système climatique”, le président de cette conférence “climat”, Laurent Fabius, a souligné ce mercredi soir que, s’il y a eu des avancées, il restait “beaucoup de travail”, en particulier sur les questions relatives à “l’ambition” de l’accord, aux “finances” et à “la différenciation” de l’approche à appliquer entre pays développés et pays en développement.

“Ceux qui doivent baisser leurs émissions de gaz à effet de serre doivent faire face à leur responsabilité”

Dans l’après-midi, Laurent Fabius avait transmis aux négociateurs un projet de texte “toiletté” de l’accord, où 75% des alternatives restant en suspens depuis le début de la semaine avaient pu être supprimés à la suite des discussions des heures précédentes. Ce projet de texte, qualifié de manière générale de “bonne base” pour la suite des négociations, a toutefois provoqué de multiples commentaires en vue des discussions devant suivre.

“Nous avons besoin d’un texte plus audacieux avec moins d’éléments en suspens, y compris sur des éléments clés”, a par exemple souligné la représentante de l’Union européenne. “Nous pensons que la question de l’aéronautique devrait être traitée”, a estimé la Suisse. “Nous devons savoir où nous en serons en 2050”, ont demandé les Maldives. “Des choix ont été faits mais ne reflètent pas le consensus”, a mentionné l’Australie se disant “déçue de l’affaiblissement de certaines dispositions”. “Il n’y a pas de disposition équilibrée pour garantir que les pays qui ont les plus petits moyens aient la priorité pour le financement”, a regretté l’Angola. “Le texte revient en arrière sur plusieurs dispositions de l’ONU, ce n’est pas acceptable”, a ajouté l’Egypte au nom de l’Afrique. “Il faut prendre en compte les circonstances spécifiques des petits états insulaires”, a demandé Trinidad.

“La référence au prix du carbone qui pèserait unpoids sur notre économie nous préoccupe; nous ne souhaitons pas que ça figure dans la décision”, a indiqué l’Arabie Saoudite. “Ce texte ne nous permet pas encore d’assurer la justice environnementale alors que les présidents nous l’ont demandé”, a constaté l’Equateur. “Nous sommes très déçus que les pays développés ne remplissent pas leurs obligations et qu’ils essaient de les faire porter sur les petits pays”, a lancé l’Inde. “Ceux qui doivent baisser leurs émissions de gaz à effet de serre doivent faire face à leur responsabilité”, a complété la Bolivie. “Il faut parvenir au financement sans lequel nous ne parviendrons pas à un accord ambitieux”, a avertit le Maroc. “Le texte doit intégrer le rôle essentiel des forêts”, a souhaité le Pakistan. “Les pays développés doivent s’engager de manière significative en termes de financements et de transfert de technologies”, a relevé le Timor.

”Une augmentation de plus de 1,5°C n’est pas acceptable, pas négociable”

Surtout, au cours de cette réunion qui a duré plus de trois heures, les petits pays insulaires, les pays les “moins avancés” ou encore des états d’Amérique centrale, ont clairement fait entendre leurs voix pour préciser en substance qu’il n’était pas question pour eux de valider un texte où l’ambition de l’accord serait seulement de limiter le réchauffement à +2°C, limite qui signifie déjà une nette aggravation des dommages des changements climatiques et même la disparition de certains pays. “2°C est un objectif qui n’est pas acceptable (...) L’objectif doit être 1,5°C, c’est ce qui nous maintiendra en vie”, a déclaré le représentant de la Barbade au nom de plusieurs états. “Nous n’opposerons pas notre signature sur un accord qui signe la disparition de nos pays. Cette réalité n’est pas négociable” a-t-il prévenu.

Il a notamment été repris en écho par Saint-Lucie qui ne peut “pas accepter un accord” et, même, ne peut “pas vivre avec +2°C”... “Pour nous, c’est une ligne rouge”; par le Nigeria pour lequel “il ne faut pas s’entendre sur le plus petit dénominateur commun mais sur des objectifs ambitieux”; par le Venezuela qui estime qu’on ne doit “pas dire 1,5°C et amener le monde à 4°C”; par la Bolivie qui estime qu’avec 2°C de plus le nombre de personnes qui meurent de faim va doubler, les forêts vont perdre 50% de leur biodiversité et “des pays frères vont disparaître”; par le Soudan du sud qui préfère 1,5°C pour “s”assurer que la planète se remette de la situation”; par Samoa qui “ne souhaite pas valider un accord qui facilite la disparition de pays du Pacifique”; par Haïti pour qui également il s’agit d’une “ligne rouge à ne pas dépasser”; et par le Bangladesh qui estime que “c’est l’atténuation qui nous permettra de nous adapter le mieux”.

A ce stade, il convient de rappeler que, selon les données du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), pour avoir deux chances sur trois de ne pas dépasser ces +1,5°C, il ne nous reste plus qu’environ 200 milliards de tonnes de CO2 à émettre, soit plus ou moins 5 ans de nos émissions actuelles. Ce qui est bien à l’évidence hors de portée dans la situation actuelle. Et ce qui, si la communauté internationale en fait finalement son objectif, nécessiterait des mesures radicales, avec une sortie au pas de charge du pétrole, du charbon et du gaz... L’inde a ainsi souligné qu’elle comprenait l’exigence de 1,5°C. Cependant, “il faudrait pour cela que les pays développés réduisent massivement leurs émissions et que les financements soient également massifs. Et cela n’existe pas”, a-t-elle commenté.

L’objectif est maintenant pour Laurent Fabius de présenter ce jeudi “une version qui serait le plus près possible du texte final” devant être adopté vendredi en fin de journée. De longues négociations nocturnes s’imposaient donc encore. “Il y a 9 jours, les chefs d’état ont confirmé qu’il était indispensable de parvenir à un accord. Nous ne pouvons pas quitter Paris sans avoir signé un accord. Il reste 48 h. Est-ce que ces 48 h vont suffire ? ”, s’est demandé le représentant russe désirant que les négociateurs seconcentrent sur le texte “sachant bien entendu qu’il est loin d’être parfait”.

(1) 21ème Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques (CCNUCC).
(2) 195 pays auxquels s’ajoutent l’Union européenne.

FacebookTwitterGoogle BookmarksLinkedin

Informations supplémentaires