Hydrates de méthane en Mer noire: des scientifiques auscultent cette “glace qui brûle”...

Des scientifiques veulent préciser le lien entre des déformations sédimentaires provoquant des glissements sous-marins, au fond de la Mer Noire en Roumanie, et la déstabilisation d’hydrates de méthane entraînant des émissions de gaz à effet de serre... Ce qui rappelle que ces clathrates peuvent donner des cauchemarder, même si elles font rêver certains.

Faisant rêver les pétroliers et autres gaziers à de nouvelles exploitations d’énergie fossile mais pouvant également faire cauchemarder l’humanité en ce qui concerne notre avenir climatique, les hydrates de méthane sont actuellement l’objet de recherches au fond de la Mer Noire, en Roumanie. “Les chercheurs suspectent depuis 15 ans un lien entre deux phénomènes distincts : d'une part la déstabilisation d'hydrates de méthane et l'émission de gaz libres, d'autre part des déformations sédimentaires et des glissements sous-marins”, indique l’Ifremer (Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer) dont le navire “Pourquoi pas ?” a embarqué en septembre quarante géologues et chimistes afin d’étudier, au large de la ville de Constanta, la “dynamique des hydrates de méthane”, et notamment leur stabilité dans un contexte de changement global.

Cette “glace qui brûle” n’est stable qu’à certaines conditions de pression et de température

Effectuée dans le cadre d’une mission scientifique baptisée GHASS (Gaz hydrates analysing system) avec une grande variété de méthodes et de matériels scientifiques, la mission a pour but de préciser ce lien entre déformations sédimentaires et déstabilisation des hydrates de méthane. Elle doit en plus permettre “l'analyse des fluides circulant dans les sédiments marins (composition, pression, température). Par ailleurs, les structures sédimentaires seront étudiées pour identifier précisément les processus de déformations”, ajoute l’Ifremer qui mène cette campagne en collaboration avec des chercheurs allemands (GEOMAR), roumains (GeoEcoMar), norvégiens (NGI) et espagnoles (université de Barcelone). Egalement au programme: des carottages de sédiments pour récupérer des hydrates de méthane et procéder à des “analyses géotechniques poussées”.

Découverts dès le début du XIXème siècle, les hydrates de méthanes (ou clathrates) se présentent comme de la glace, mais dans ce cas il s’agit d’une glace gorgée de méthane, puissant gaz à effet de serre (1). Cette glace “qui brûle” et que l’on trouve en particulier sur les marges continentales océaniques, n’est stable qu’à certaines conditions de pression et de température, par exemple environ 4°C pour 1000 mètres de profondeur. Dans son dernier rapport, le GIEC estime le stock mondial d’hydrates de méthane entre 2 000 et 8 000 milliards de tonnes, ce qui équivaut à au moins 4 fois les réserves en gaz.

Les hydrates de méthane dans le rôle d’accélérateur du réchauffement

Même si les clathrates ne sont pas à ce jour intégrés dans les modèles de prévision de l'ampleur du réchauffement, une question capitale est donc de savoir ce qu’il va se passer dans l’hypothèse de la poursuite du réchauffement de l’océan... Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estime à ce jour peu probable que l’on assiste au XXIe siècle à une éruption gazeuse massive (qui serait fatale à l’humanité selon toute vraisemblance), du fait notamment de l’inertie des océans et de la circulation océanique générale.

C’est en revanche dans les régions des hautes latitudes, où l’on trouve des clathrates à moindre profondeur, qu’une déstabilisation serait plus envisageable. En 2014, des scientifiques ont du reste déjà observé des émanations de méthane dans l’Arctique sibérien. Réchauffement rapide et dégel favorisent en effet de potentiels dégazages, d’autant qu’une couche de clathrates peut agir « comme un couvercle sur le méthane gazeux présent dans le sédiment plus profond » (2). Les émissions peuvent se faire sous forme de CH4 ou de CO2 (issu de l’oxydation du CH4 durant sa remontée le long de la colonne d’eau). Des scientifiques estiment qu’avec un réchauffement de l’ordre de 3 degrés au sol l’équivalent de 35 à 940 milliards de tonnes de carbone pourrait être émis à long terme par le biais des hydrates de méthane, qui jouerait ainsi un rôle d’accélérateur du réchauffement. Ce type d’émissions aura en plus des impacts aggravants sur l’acidité et l’hypoxie des océans.

Pétroliers et gaziers multiplient les projets pour exploiter les hydrates de méthane

D’autres scientifiques ont noté que « la présence des hydrates de méthane apporte la stabilité à des couches sédimentaires dont le pendange favoriserait l’éboulement » (2). Le dégazage des clathrates laisserait ainsi place à de potentiels glissements de terrain et autres tsunamis… On soupçonne par exemple les émissions de méthane d’avoir été, lors du dégel à la fin de la dernière glaciation, il y a environ 8100 ans, un acteur du glissement de terrain géant de Storegga en Norvège (5600 km3 de sédiments éboulés). Provoquant un mégatsunami, cet événement a tout simplement englouti la région baptisée Doggerland et détaché la Grande-Bretagne de l’Europe...

En attendant, pétroliers et gaziers ont eux déjà commencé à développer les tentatives d’extraction d’hydrates de méthane et projets divers. C’est vrai en Russie, aux Etats-Unis, au Canada, au Japon, en Allemagne ou encore en France: projet Fordimhys (Formation and Dissociation of Methane Hydrates in Sediments), avec Total et GDF alias maintenant Engie qui sponsorise la COP21 (3) dont l’objectif affiché est pourtant de contenir le réchauffement global de la planète dans la limite de +2°C par rapport à l’époque préindustrielle. Précision: les scientifiques expliquent à tous ceux qui veulent bien l'entendre que pour parvenir à ce but, il faut laisser dans le sous-sol les 4/5 des réserves actuelles de charbon, de pétrole et de gaz. Cela implique également de laisser sous terre l’ensemble du stock d’hydrates de méthane...

La mission GHASS bénéficie notamment de financements du projet européen de recherche MIDAS,  "Impacts environnementaux de l'exploitation de ressources issues des grands fonds marins"...

(1) 84 fois plus puissant que le CO2 sur une période de 20 ans, 28 fois sur un siècle, selon les chiffres parus dans le dernier rapport du GIEC, Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat).
(2) «Le méthane et le destin de la Terre. Les hydrates de méthane, rêche ou cauchemar ?». Gérard Lambert, Jérôme Chappellaz, Jean-Paul Foucher, Gilles Ramstein. EDP-Sciences.
(3) 21ème Conférence des parties à la Convention des Nations-Unies sur les changement climatiques, qui se déroule en décembre à Paris et dont l’objectif affiché est de contenir le réchauffement global de la planète dans la limite de +2°C par rapport à l’époque préindustrielle.

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