Détaxer totalement l’économie liée au travail humain pour taxer l’extraction des ressources naturelles, l’exploitation des services de la nature et les revenus financiers: c’est ce que propose l’expert américain John Michael Greer en vue de protéger les richesses naturelles restantes et de favoriser l’emploi des hommes et femmes plutôt que les machines et l’accumulation de biens financiers fictifs. Pour lui, "nous faisons fausse route en ne taxant pas les principales sources des problèmes" 

Si les journaux économiques donnent le plus souvent à penser qu’il ne faut pas trop taxer les plus riches si l’on ne veut pas pénaliser l’économie et donc l’emploi, l’expert américain de l’énergie et des systèmes, John Michael Greer, a une lecture de l’économie sensiblement différente: “Pendant les années 50, alors que la prospérité étasunienne atteignait des sommets, les plus riches (Américains, n.d.l.r.) payaient 90% de leurs revenus en impôts”, rappelle-t-il. Quel paradoxe en effet !

Les économies de la nature et du travail humain sont automatiquement limitées par des boucles de rétroaction négatives. En revanche, la seule limite dans la production des biens financiers est la demande dont ils sont l’objet. D'où les bulles financières

En fait, on résout ce paradoxe assez simplement quand on a en tête l’approche de John Michael Greer qui divise le système économique en trois parties qui produisent des richesses de types différents non interchangeables: une économie primaire structurée autour des biens et services offerts par la nature, une économie secondaire autour du travail humain, et une économie tertiaire autour de la finance.

Il s’avère que ces trois systèmes interdépendants ne fonctionnent pas de la même façon, ce qui mériterait au passage de recalculer le PIB pour mieux connaître les relations et l'évolution de ces trois économies. Dans son ouvrage La Fin de l’abondance (1), John Michael Greer explique que “l’offre de biens tangibles produits par les cycles naturels ou le travail humain est limitée par des facteurs qui ne tiennent pas nécessairement compte des fluctuations de la demande”. Ainsi, “une rivière ne produira pas davantage d’eau que le cycle hydrologique lui permet d’en produire, même si les riverains en veulent plus. Pareillement, si la main d'œuvre d’un pays, sa réserve de capital et ses ressources sont entièrement consacrées à une certaine quantité de biens secondaires, il faudra plus qu’une simple décision pour réussir à en produire davantage; le pays devra augmenter le nombre de travailleurs, d’usines et de ressources disponibles afin d’y arriver”, souligne-t-il.

Dit autrement, les économies primaires et secondaires sont automatiquement limitées par des boucles de rétroaction négatives. En revanche, “la seule limite dans la production des biens tertiaires est la demande dont ils sont l’objet”, note John Michael Greer. Leur production va donc progresser sans cesse, avec des rétroactions positives et en formant des bulles financières, tant qu’il y aura des acheteurs ou tant que cette économie financière “n’est pas contrainte par les économies primaires et secondaires”.

Imaginer un système fiscal dans lequel les taxes touchant au travail humain sont remplacées par des taxes sur l'extraction des ressources, sur l'utilisation des services de la nature et sur toutes "les manières de faire de l’argent avec de l’argent"

Pour l’expert, “les boucles de rétroaction de l’économie tertiaire qui causent le plus de dégâts sont celles qui font augmenter exponentiellement la valeur de la richesse accumulée sur papier. Il n’est donc pas difficile d’admettre que tout ce qui draine cette accumulation tend à stabiliser l’économie, comme le faisaient les taux d’imposition élevés des années 1950 en enlevant l’argent à ceux qui s’en serait servi pour acheter des titres financiers et en le mettant dans les poches de ceux qui s’en serviraient pour acheter leur nourriture”.

Rejoignant les partisans d’une fiscalité “carbone” qui détaxerait le travail pour taxer l’énergie fossile, John Michael Greer estime qu’actuellement “nous faisons fausse route en ne taxant pas les principales sources des problèmes que sont la surexploitation des ressources et l’accumulation de richesse fictive”, et en taxant en revanche le travail humain, “la ressource la plus renouvelable qui soit et le fondement de l’économie secondaire”.

Selon lui, “un système fiscal qui accable l’économie secondaire tout en facilitant le pillage de la nature et qui encourage l’économie tertiaire à faire des bulles ne nous aidera pas à faire face aux tempêtes qui se profilent à l’horizon”. L’idée, c’est qu’en faisant le contraire, on se donnerait “un atout de taille en période de crise”. L’expert propose donc d’imaginer un système fiscal dans lequel il n’y a aucune taxe dans l’économie secondaire, c’est à dire touchant au travail humain. “Deux catégories fiscales la remplacent: la première taxe les biens et services naturels de l’économie primaire et la deuxième taxe les revenus d’intérêt, les gains en capital et toutes les autres manières de faire de l’argent avec de l’argent”.

Ces taxes favoriseraient l'emploi et permettraient en plus de favoriser la croissance des investissements dans une transition écologique sobre en matières premières

Taxe d’extraction ou de pollution, les mesures fiscales touchant l’économie primaire suivraient la même logique qui justifie les taxes foncières actuelles aux Etats-Unis, où “le gouvernement fédéral, en tant que fiduciaire de la population étatsunienne possède effectivement tout l’immobilier”, l’acheteur d’une propriété achetant en fait le droit de jouir de celle-ci. “Le même principe pourrait entrer en jeu pour toutes les ressources du pays. Quand vous extrayez du pétrole, vous diminuez le patrimoine du pays et devez payer le gouvernement en échange de ce privilège”, argumente John Michael Greer. S’appliquant également aux importations, ces taxes seraient prélevées “au point d’entrée des matériaux de l’économie primaire dans l’économie secondaire” et payées par les fabricants qui répercuteraient ces coûts jusqu’aux consommateurs.

Dans un tel système, si une voiture est bien sûr plus chère qu’aujourd’hui, il convient également de penser qu’il n’y a en revanche plus d’impôt sur le travail... Surtout, les consommateurs sont orientés pour leurs choix. “Le prix d’un produit fait de métal extrait de la croûte terrestre inclut une taxe d’extraction sur le minerai, mais le prix d’un produit fabriqué à partir de matériaux recyclés n’en inclut pas puisqu’ils sont déjà dans l’économie secondaire”, illustre l’expert.

En ce qui concerne l’économie tertiaire, “le système fiscal que nous avons en ce moment avantage économiquement les entreprises qui retirent leur argent de la production de biens et de services pour l’investir dans les bulles de l’économie tertiaire”, constate John Michael Greer. Donc, “en taxant les revenus financiers et en ne taxant pas les revenus d’emploi, on renverse en bonne partie cette tendance”, pronostique-t-il.

Dans les deux cas, ces taxes contribueraient également à “corriger la priorité économique la plus erronée de notre époque, c’est-à-dire le remplacement du travail humain par des machines”. Elles permettraient en plus de favoriser la croissance des investissements dans une transition écologique sobre en matières premières mais gourmande en bras humains. De l’agriculture à l’artisanat en passant par les “low tech”, elles favoriseraient donc... la création d’emplois.

(1) La fin de l’Abondance. L’économie dans un monde post-pétrole. John Michael Greer. Paru aux Editions Ecosociété. 2013. Disponible auprès de l’association Sortir du Pétrole.

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