Si la conscience du réchauffement global, de ses origines énergétiques et de ses impacts néfastes pour l’avenir peut marquer des points à l’approche de la conférence des Nations-Unies sur le climat, début décembre à Paris (1), qu’en est-il de la conscience de l’importance réelle de l’énergie dans le fonctionnement de l’activité humaine ? Celle-ci ne semble pas encore assez forte pour faire vaciller la pleine foi en la croissance du PIB chez de grands décideurs. Exemple avec Pierre Moscovici, Commissaire européen aux affaires économiques, et Geoffroy Roux de Bézieux, vice-président du MEDEF.

Alors que l’on semble commencer à trouver quelques milliards d’euros pour aider les pays du Sud à lutter contre les changements climatiques et ses effets (tandis que le coût de la recherche de pétrole et des aides aux énergies fossiles se chiffre en centaines de milliards d’euros), un mur existe toujours dans la marche des grands décideurs vers la pleine conscience de la gravité du problème présent de l’humanité. C’est le mur du déni de l’importance réelle – c’est-à-dire vitale - de l’énergie dans le fonctionnement de l’économie actuelle, autrement dit le mur de la croyance en la croissance du PIB comme l'éternelle "déesse" du bonheur des hommes. Ce mur psychologique était bien visible à l’occasion d’un débat organisé par le think tank de la transition carbone The Shift Project à l’occasion du salon du "bas carbone" World Efficiency, mardi 13 octobre.

“La croissance matérielle ne peut pas durer indéfiniment” (Jean-Marc Jancovici)

Se posant la question de savoir “comment décarboner le PIB” (produit intérieur brut), le débat en question a réuni quelques grands spécialistes de la problématique des ressources énergétiques: Michael Kumhof, ancien économiste au FMI aujourd’hui conseiller principal de recherche à la Banque d’Angleterre, Gaël Giraud, chef économiste de l’Agence française de développement et directeur de recherches au CNRS, Jean-Marc Jancovici, expert énergie-climat et président de The Shift Project. Ils étaient aux côtés de Pierre Moscovici, Commissaire européen aux affaires économiques et de Geoffroy Roux de Bézieux, vice-président du MEDEF.

Gaël Giraud a expliqué que l’énergie, principalement d’origine fossile (pétrole, charbon, gaz) au niveau mondial et pouvant déterminer quelque chose comme 60 % du produit intérieur brut, était le moteur principal de la croissance. Michael Kumhof a démontré comment une baisse des ressources en pétrole (2) pouvait profondément impacter la croissance et l'activité économique en général. Jean-Marc Jancovici a confirmé que, dans un monde fini, “la croissance matérielle ne peut pas durer indéfiniment”. Moralité: ne pourrait-on pas essayer de faire des choses, d’avoir des objectifs, de créer des emplois, de guider la transition carbone avec d’autres phares que cette croissance du PIB qui indique un chemin de plus en plus pavé de récifs ? Et en faisant attention aux gagnants (3) mais aussi aux perdants (4)...

Selon Pierre Moscovici, “depuis 1990, le PIB de l’Union européenne a augmenté de 45% alors que les émissions de gaz à effet de serre ont baissé”. Oui, mais...

Rien ne semble encore y faire. S'ils se disent favorables à la mise en place d'un prix pour le carbone au niveau mondial, le libéral Geoffroy Roux de Bézieux et le social-libéral Pierre Moscovici se retrouvent quand même pour conserver droit devant le cap de la Croissance. Dans ce cap, la foi en la Croissance s’accompagne d’une foi toute aussi forte en la Technologie. “On peut être tous gagnants (...) La technologie va permettre, secteur par secteur, de trouver une croissance sobre”, croit le vice-président du MEDEF qui pense en particulier que l’on peut fabriquer deux fois plus de voitures sans émettre deux fois plus de gaz à effet de serre. Il n’y a “pas d’opposition entre la lutte contre le changement climatique et la perspective industrielle”, pour le Commissaire européen aux affaires économiques qui estime que “c’est difficile de se débarrasser du PIB comme ça”, d’autant plus que celui-ci donne, c’est une évidence pour lui, “la capacité à générer de l’emploi”.

Du reste, l’Union européenne montre bien, selon Pierre Moscovici, que l’on peut découpler croissance du PIB et croissance des émissions de gaz à effet de serre avec “des politiques publiques ambitieuses”. La preuve ? “Depuis 1990, le PIB a augmenté de 45% alors que les émissions de gaz à effet de serre ont baissé”, a lancé le Commissaire européen.

Objection: les émissions totales des gaz à effet de serre des 28 pays qui composent aujourd’hui l’Union européenne ont commencé à baisser bien avant 1990, à savoir dès 1979 selon l’Union européenne elle-même. Ce qui veut dire qu’elles ont commencé à diminuer alors qu’aucune politique publique n’avait encore été mise en place, ou même évoquée, pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Conséquence: il y a une autre ou d’autres raisons qui ont conduit à la baisse de ces émissions. Outre l’efficacité énergétique, ne seraient-elles pas à chercher du côté des contraintes issue des crises pétrolières des années 1970 ? De la chute de l’URSS en ce qui concerne les anciens pays de l’Est aujourd’hui dans l’Union européenne ? De la désindustrialisation ? Autant de phénomènes qui sont directement couplées aux émissions de gaz à effet de serre de l’Union européenne, mais aussi à celles de pays comme la Chine, devenue depuis “l’usine du monde”.

Quant à l’augmentation du PIB, ne peut-elle pas également trouver l’une de ses explications dans les bulles financières ? En effet, les masses d’argent des investisseurs vont logiquement vers les produits les plus rentables. Or, comme l’a rappelé Gaël Giraud, et comme le montre également le spécialiste américain John Michael Greer, les produits les plus rentables se trouvent désormais dans la finance pure (5) et non dans l’économie réelle, y compris la transition énergétique.

(1) COP21. Conférence dont l'objectif est de parvenir à un accord universel qui puisse permettre de limiter le réchauffement global de la planète à +2°C.
(2) Baisse des ressources pétrolières qui ne manquera pas d’arriver prochainement.
(3) Comme les entreprises qui se retrouvent au World Efficiency.
(4) A rechercher par exemple du côté des énergies fossiles et des activités qui leur sont dépendantes.
(5) Finance qui, ironie du sort, est bien moins émissive en terme de gaz à effet de serre que l’activité économique industrielle.

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