Granulés de bois: comment une ressource “renouvelable” peut devenir une nouvelle source de CO2...

Initialement, le pellet est une source d’énergie renouvelable issue de sciures de la filière bois. Performante, écologique, cette ressource est néanmoins limitée. En Europe, où des centrales à charbon brûlent également ces granulés, on a dépassé la limite: importations galopantes, broyage d’arbres pour produire de la matière première... Et émissions de CO2.

Le granulé de bois vous connaissez ? C’est ce pellet de sciure agglutinée et compressée que l’on stocke facilement et proprement, que l’on met dans des poêles ou chaudières à bois à haut rendement (plus de 80%). L’approvisionnement du foyer est automatique et très précis, la combustion excellente, plus performante que celle de la classique bûche (que l’on doit de surcroît mettre à la main dans le foyer...), voire que celle des plaquettes, autre forme de bois provenant normalement de résidus de l’activité de la filière bois. En plus, le pellet émet peu de polluants par rapport aux énergies fossiles et aux anciennes cheminées.

Ne pourrait-on donc pas adapter le marché du granulés de bois à ses limites, en appliquant le modèle Meadows à la sciure de bois et à certains résidus de la sylviculture et de l’agriculture ?

Ses atouts ont assuré son succès. Soutenu comme les plaquettes forestières par le gouvernement français (crédit d’impôt pour l’achat par les particuliers d’appareils à haut rendement, subventions pour les réseaux de chaleur et systèmes de cogénération des collectivités et industries) le pellet s’est fortement développé depuis 2005, année durant laquelle il était quasiment inexistant. L’association nationale des professionnels du chauffage au granulé de bois, Propellet, estime que “les perspectives pour 2014 dépassent le million de tonnes” en ce qui concerne la production.

En 2012, la production était de l’ordre de 680 000 tonnes pour une consommation estimée à 600 000 tonnes. “Le principal facteur limitant sera la disponibilité des matières premières à des coûts compétitifs. Jusqu’à maintenant, la production nationale a progressé au rythme de la demande. Elle permet à notre pays d’approvisionner son marché intérieur et de rester légèrement exportateur” reconnaissait alors le Syndicat national des producteurs de granulés bois (SNPGB).

Jusqu’à quand donc ? La production de sciure, dont sont également friandes les industries de la pâte à papier et du bois aggloméré, s’évalue à plus ou moins 2 millions de tonnes en France et il faut environ 2 tonnes de sciure pour faire une tonne de granulés. Ne pourrait-on donc pas adapter le marché du granulés de bois à ses limites ? Dans un monde où l’on appliquerait le modèle Meadows à la sciure de bois et à certains résidus de la sylviculture et de l’agriculture, sans doute des ingénieurs trouveraient-ils la clé.

Les limites de l'approvisionnement local pourraient perturber l'atteinte des objectifs du Grenelle en matière de développement des énergies renouvelables

Dans une économie sans limite, c’est autre chose. “La production locale, qui s’est développée pour répondre à l’essor du marché, connaît des tensions qui risquent d’engendrer des phénomènes de rupture d’approvisionnement ou de hausses des prix significatives à moyen terme”, constate une intéressante étude publiée fin 2013 par E-Cube Strategy Consultants, cabinet de conseil de direction générale spécialement dédié “aux enjeux énergétiques et environnementaux”.

 “D’après la filière, au-delà de 70-80 € la tonne de sciure, il devient plus intéressant d’acheter directement des bois sur pied (grumes) et de les broyer”, indique cette étude qui estime que “compte tenu du maintien des tensions sur la ressource, ce prix plafond pourrait être atteint dès 2014 ou 2016”. Nous y sommes donc.

 

De telles tensions feraient notamment peser le risque, selon elle, “d’une réduction de compétitivité de la filière bois-énergie qui pourrait ainsi pénaliser l’atteinte des objectifs du Grenelle” en matière de développement des énergies renouvelables.... En effet, pour atteindre ses objectifs en matière de chaleur renouvelable (23% d’énergies renouvelables dans le mix énergétique en 2020, 33% en ce qui concerne la chaleur), la France compte en grande partie sur le bois-énergie.

Les importations de granulés de bois pourraient également  constituer une “alternative nécessaire” pour répondre “aux besoins massifs générés par les projets fonds chaleur et CRE"

“Pour le pellet résidentiel, l’ensemble des grands marchés d’Europe de l’Ouest, et notamment les pays frontaliers de la France, étant touchés par les mêmes tensions sur la ressource, les solutions alternatives sont à aller chercher au-delà. Or, compte tenu de la hausse des coûts de la matière première ces dernières années en Europe de l’Ouest, il existe d’ores et déjà des options d’importations compétitives par rapport au sourcing local, y compris en provenance d’Outre-Atlantique (Canada, Etats-Unis)”, souligne E-Cube Strategy Consultants.

“Cette compétitivité s’explique d’une part par le différentiel de coût de matière première, et d’autre part, par les coûts actuels du transport maritime transatlantique. Et, de fait, de premiers imports en provenance de ces géographies sont arrivés en France depuis la fin 2012 - début 2013 : quelques dizaines de milliers de tonnes, avec d’ores et déjà des flux récurrents”, poursuit l’étude.

En ce qui concerne la chaufferie industrielle, actuellement alimentée en France par des plaquettes, moins coûteuses que les pellets, ces importations de granulés de bois pourraient également  constituer une “alternative nécessaire” pour répondre “aux besoins massifs générés par les projets fonds chaleur et CRE (1) déjà initiés, dans un contexte de production déjà très tendu”, toujours selon E-Cube Strategy Consultants qui estime que ces imports “accroissent le contenu carbone du KWh de l’ordre de + 20%”.

Europe du Nord: des centrales électriques à charbon converties en centrales à bois en "co-firing" qui utilisent des granulés de bois

Devraient également se développer avec cette globalisation du marché du granulé bois, les flux routiers, maritimes, fluviaux, et pourquoi pas des infrastructures logistiques: “quais de déchargements spécifiques, unités d’ensachage pour des pellets importés en vrac, création ou reconversion d’unités de stockage le long des corridors fluviaux”... Et sans compter qu’un autre usage des pellets industriels s’est développé dans des pays du Nord de l’Europe (Royaume-Uni, Belgique, pays-Bas) : brûler les granulés de bois en “co-firing” avec du charbon dans des centrales de production d’électricité. Des compagnies ont en effet investi pour convertir leurs centrales au charbon en centrales utilisant aussi du bois, classé neutre en CO2 dans les objectifs de développement des énergies renouvelables de l’Union européenne.

A ce stade, il paraît utile de rappeler que si le bois est réputé neutre pour l’environnement quand on le brûle, c’est que l’arbre qui le fabrique capte du CO2 atmosphérique. Cela permet d’attribuer au bois des émissions particulièrement modérées quand on prend en compte l’ensemble du cycle de vie: l’ADEME (Agence pour l’environnement et la maîtrise de l’énergie) évalue ainsi à 42 kg équivalent CO2 par MWh utile les émissions d’un poêle domestique à granulés de bois contre 466 kg équivalent CO2 pour une chaudière au fuel.

Cependant, les émissions brutes de CO2 issues de la combustion du bois, sans replantation, sont aussi importantes sinon plus que celles du charbon. Dit autrement, brûler du bois émet bel et bien à l’instant T des gaz à effet de serre qui accroissent la concentration atmosphérique actuelle et qui ne seront compensés que quand l’arbre qui pousse en remplacement aura absorbé une quantité de gaz à effet de serre équivalente à celle qui a été émise pendant la combustion. Ce temps se calcule en décennies, selon la vitesse de croissance de l’essence ou des essences concernées.

Aux Etats-Unis, les critiques portent notamment sur les émissions supplémentaires de CO2 que les granulés de bois génèrent au moment de la combustion et pour des dizaines d’années

Par conséquent, le développement durable réel des forêts est impératif pour que l’on soit en mesure d’affirmer que le bois est vraiment neutre quand on le brûle. En France, sur les 18,5 millions de M3 de grumes récoltées en 2013, moins de 10 millions de M3 provenaient de manière certifiée de forêts gérées durablement.

Aux Etats-Unis, les exportations de pellets vers l’Europe ont commencé à décoller quand le Royaume-Uni s’est lancé dans la conversion charbon – bois en co-firing de ses centrales électriques. Elles ont doublé entre 2012 et 2013 et elles pourraient atteindre 5 – 7 millions de tonnes en 2015. Les usines de fabrication de pellets se multiplient en Caroline du Nord, en Caroline du Sud, au Mississippi, en Louisiane... Et l’inquiétude grandit concernant les présumées vertus “vertes”  de ces granulés, par exemple à l’Ecole de sylviculture et d’études environnementales de l’Université de New Haven dans le Connecticut.

Les critiques portent sur la récolte d’arbres entiers pour fabriquer des pellets, y compris des bois durs à croissante lente et qui mettent donc longtemps à repousser, sur les émissions supplémentaires de CO2 que cela génère au moment de la combustion et pour des dizaines d’années, ainsi que sur les éventuels changements que cela pourraient susciter dans la politique énergétique des Etats-Unis... Ou comment une ressource initialement renouvelable peut devenir, quand on dépasse ses limites, une nouvelle source non durable de CO2.

(1) Appels d'offres CRE Biomasse. CRE: Commission de régulation de l’énergie

FacebookTwitterGoogle BookmarksLinkedin

Informations supplémentaires