Cultiver des variétés de canne qui permettent de les utiliser entièrement dans des centrales thermiques afin de produire de l’électricité... Le CIRAD y croit, en particulier pour des contextes bien particuliers: zones insulaires, terrains pollués ou pauvres, lutte contre l’érosion... Quand cette nouvelle source d’énergie se développera, tout le monde sera-t-il aussi sage ?

On connaît la canne à sucre cultivée pour produire de l’éthanol, en particulier au Brésil où elle est toutefois régulièrement montrée du doigt, par exemple pour cause de développement trop important et de menaces sur la forêt amazonienne. Mais la canne à sucre peut également servir de biomasse à brûler dans les centrales. Ainsi, la bagasse, un sous-produit de la filière canne-sucre-rhum, sert depuis des années de combustible dans certaines centrales de cogénération hybride charbon-bagasse, comme celles du Groupe Albioma, anciennement Séchilienne-Sidec -à La Réunion, à la Guadeloupe ou encore à l’Ile Maurice.


"Identifier des variétés riches en fibres, qui donneront un meilleur combustible, comprendre le déterminisme de l’élaboration de la biomasse, optimiser sa production par unité de temps et de surface..."

Le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) réfléchit aujourd’hui “à exploiter la canne dans sa totalité pour produire de l’électricité à grande échelle”. Appelée canne “combustible” ou “canne fibre”, ce produit spécifique correspondrait à “des variétés à forte biomasse, dépassant largement les variétés traditionnelles dites à sucre”.

Selon le CIRAD, les travaux entrepris “combinent des approches variétale, écophysiologique, agronomique, technologique, environnementale et économique. Il s’agit d’identifier des variétés riches en fibres, qui donneront un meilleur combustible, de comprendre le déterminisme de l’élaboration de la biomasse et d’optimiser sa production par unité de temps et de surface. Les aspects techniques et environnementaux sont également étudiés afin d’optimiser le rendement en électricité et d’établir le bilan carbone et énergétique du processus”.

Si l’objectif est bien de mettre au point une nouvelle filière énergétique, il est impératif pour le CIRAD “de prendre en compte les aspects économiques pour que cette filière soit attractive : définir un cahier des charges pour la production et un prix payé pour la biomasse produite”.

Une source d'énergie qui valoriserait des sols médiocres et pollués en Guadeloupe, et éviterait l'érosion à La Réunion

En plus, les recherches du CIRAD sont effectuées dans des contextes bien particuliers. En Guadeloupe, c’est le programme Rebecca (Recherche biomasse-énergie canne à Capesterre) qui sert de cadre. Réalisé en partenariat avec l’INRA (Institut national de recherche agronomique) et le producteur indépendant d’électricité Quadran, ce programme prévoit une centrale (10 MW environ) et des champs de canne dédiés à la production d’électricité sur des sols où les rendements en sucre sont médiocres et de surcroît où l’on trouve une pollution à la chlordécone, “pesticide utilisé pendant plusieurs années dans les bananeraies” et qui “interdit certaines productions alimentaires”.

A la Réunion, les travaux sont réalisés en coopération avec le centre de recherche eRcane, spécialisé dans la canne à sucre. Toujours selon le CIRAD, ils visent à “conquérir de nouveaux espaces, dans la région des Hauts”. Ici, on constate que “la canne à sucre joue un rôle important dans la lutte contre l’érosion”: elle résiste aux cyclones, le système racinaire de cette graminée retient le sol, la couverture quasi permanente du sol protège la surface des terres, la pratique de la coupe “en vert “ (sans brûlage) laisse des résidus de récolte qui accroissent la protection des sols.

Albédo et évapotranspiration de la canne à sucre: des vertus d'atténuation locale du réchauffement global

Par ailleurs, “la canne devient une plante propre", précise François-Régis Goebel, chargé de mission filière canne à sucre au Cirad qui s’intéresse également aux bioplastiques pouvant être issus de la canne. "Les itinéraires techniques de production ont été mis au point de façon raisonnée et les pratiques culturales sont de plus en plus réfléchies selon une approche agroécologique. On utilise désormais beaucoup moins de pesticides et autres intrants qu’auparavant, même si des efforts dans cette filière restent encore à faire. Mais cela progresse vite sous l’impulsion d’un secteur recherche et développement très dynamique", précise-t-il. Ainsi, irriguées par l’eau de lavage des cannes qui est recyclée, certaines plantations peuvent être fertilisées avec les “cendres riches en silice obtenues lors de la combustion des tiges de canne”, avec également la mélasse et la vinasse, autres sous-produits de la canne.

Enfin, pour compléter les atouts de la canne, celle-ci aurait des vertus d’atténuation locale du réchauffement global, grâce à son évapotranspiration et à son albédo (capacité d’une surface à réfléchir la lumière vers l’espace plutôt que de l’absorber et donc d’accroître le réchauffement), selon des scientifiques du Département d’écologie au Carnegie Institution de Stanford en Californie.

Quand cette exploitation de la canne à sucre spécifiquement cultivée pour les centrales à biomasse verra le jour, il restera quand même ensuite à gérer son développement tout en veillant aux forêts, aux ressources en eau, à la sécurité alimentaire... C’est-à-dire en prenant en compte les limites de l’expansion de cette nouvelle source d’énergie, un peu comme le ferait le modèle Meadows. Jusqu’à présent, les acteurs de la filière biomasse n’ont pas forcément montré une telle sagesse.

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