COP21: décryptage de l’Accord de Paris

Devant rentrer en vigueur quand au moins 55 pays ou groupes de pays représentant au moins 55% des émissions mondiales de gaz à effet de serre l’auront validé, l’accord climatique universel conclu pendant la COP21, à Paris, est "historique" simplement parce qu’il est appelé à devenir l’outil de base de la communauté internationale face à ce qui doit devenir son principal défi durant ce siècle. Néanmoins, l’histoire pourra également juger le décalage entre une ambition affichée assez présomptueuse -un monde bien en dessous de +2°C, vers +1,5°C- et la réalité de 2015 du réchauffement global et les moyens mis en œuvre pour atteindre ce but. En l'état actuel, cet accord promet un réchauffement de l'ordre de +3°C, dans le meilleur des cas.

La “ligne rouge” des  petits états insulaires et pays les moins avancés, qui ont rappelé mercredi 9 décembre qu’ils demandaient que l’objectif de la limitation du réchauffement global devait être de moins de +1,5°C par rapport à l’époque pré-industriellle, a presque été respectée. Ce qu’il convient maintenant d’appeler l’Accord de Paris, approuvé samedi 12 décembre par la COP21 (1), stipule en effet que l’on doit contenir  “l’élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels et en poursuivant l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels, étant entendu que cela réduirait sensiblement les risques et les effets des changements climatiques”.

Décemment, les petits pays insulaires ne pouvaient pas adopter un projet d’accord pour un monde à +2°C qui entérinerait de fait leur destruction

Prévoyant également des révisions périodiques des actions engagées et une aide plancher de 100 milliards de dollars à terme pour que les pays en développement puissent faire face à l’atténuation de leurs émissions de gaz à effet de serre et à leur adaptation aux changements climatiques, cet accord est historique simplement parce qu’il est conçu pour être l’outil de base de la communauté internationale face à ce qui doit devenir durant ce siècle le principal défi de l’humanité.

Cependant, il y aura sans doute également un “léger” hic devant l’histoire avec cet objectif de 1,5°C décidé en 2015, car celui-ci est bien tardif comparé à l’avance déjà prise par le réchauffement global. Il peut même apparaître assez présomptueux, sinon hypocrite, comparé à la réalité de la situation actuelle et aux moyens que la communauté internationale met dans le même temps en place pour atteindre ledit objectif.

Toutes les personnes sérieuses connaissant la question des émissions de gaz à effet de serre, savent en effet que, selon le GIEC (2), le budget carbone alloué pour parvenir à cet objectif de 1,5°C -c’est-à-dire les émissions de gaz à effet de serre que l’on peut encore se permettre- est aujourd’hui devenu bien trop faible pour que l’on puisse encore envisager sereinement, consensuellement et raisonnablement d’atteindre ce but, On a même dépassé en 2014 la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère (480 ppm) qu’il ne faudrait pas dépasser en 2100 pour conserver plus d’une chance sur trois de limiter le réchauffement global à +1,5°C, selon l’index annuel des gaz à effet de serre de l’agence américaine NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration, NOAA).

Malgré tout, le compromis voulu par les 150 chefs d’état dès l’ouverture de cette conférence internationale semble avoir condamné les participants à une telle gageure. En effet, même si c’était la limite de réchauffement généralement citée à l’ouverture de cette COP21, un monde à +2°C est synonyme d’engloutissement, de disparition pour les petits pays insulaires, notamment dans l’Océanie. Décemment, ces derniers ne pouvaient donc pas adopter un projet d’accord qui entérinait de fait leur destruction. Ils étaient donc un obstacle au consensus. D’où la formule diplomatique adoptée. Entre graver dans le marbre le probable et insoutenable sort des peuples des petites îles et les faire rêver à un improbable monde futur limité à un réchauffement de +1,5°C, les négociateurs ont choisi.

Il n’y a pas d’objectifs chiffrés global, y compris pour les pays développés, ceux-ci continuant juste “de montrer la voie en assumant des objectifs de réduction des émissions en chiffres absolus"

Cependant, réjouissons-nous pour une autre raison: avec cette annonce, on peut également rêver sortir encore plus vite des énergies fossiles, car maintenir le réchauffement à +1,5°C depuis l’époque préindustrielle, c’est équivalent à laisser sous terre pas moins de 90% des réserves prouvées actuelles de pétrole, de charbon et de gaz. Ainsi, notre budget CO2 disponible avant de ne plus consommer d’énergie fossile est égal à moins de 10 ans de nos émissions actuelles, et cela pour avoir une chance sur deux d’atteindre le but visé.

Dit autrement, pour continuer de rêver d’atteindre l’objectif fixé dans l’Accord de Paris, la mise en branle de puissants leviers d’action s’imposent immédiatement. Le premier souvent cité est le prix du carbone qui rendrait plus cher le charbon, le pétrole et aussi le gaz par rapport aux autres énergies (et parallèlement à la réduction de certaines taxes, par exemple celles qui pèsent sur le travail). Ce qui permettrait de laisser sous terre mécaniquement ces énergies fossiles "imbrûlables". Cependant, dans le même Accord de Paris, la mention de la tarification du carbone n’a pas été souhaitée... par les pays pétroliers comme l’Arabie Saoudite. Et le message a été entendu.

Voilà en revanche la ligne à long terme que trace l’Accord de Paris pour parvenir à son objectif: “Parvenir au plafonnement mondial des émissions de gaz à effet de serre dans les meilleurs délais, étant entendu que le plafonnement prendra davantage de temps pour les pays en développement parties”; et “opérer des réductions rapidement par la suite conformément aux meilleures données scientifiques disponibles de façon à parvenir à un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre au cours de la deuxième moitié du siècle”.

Il n’y a donc pas d’objectifs chiffrés global, y compris pour les pays développés, ceux-ci continuant juste “de montrer la voie en assumant des objectifs de réduction des émissions en chiffres absolus à l’échelle de l’économie”. Cependant les chiffres sont connus : pour viser un monde à 1,5°C, des réductions des émissions de l’ordre de 70 à 95% en 2050 par rapport à 2010 devraient être entreprises au niveau mondial.

"Des efforts de réduction des émissions beaucoup plus importants" seront nécessaires "pour  contenir  l’élévation  de  la température de la planète" à  un niveau compatible avec l'objectif général de l'Accord de Paris

Les seules actions chiffrées auxquelles fait référence l’accord sont celles des contributions nationales (3) envoyées par 185 pays en vue de la COP21. Si elles étaient complétement appliquées, ces contributions aboutiraient à un réchauffement global de l’ordre de 3°C, voire plus selon le Programme des Nations-Unies pour l'Environnement (PNUE). “Les niveaux des émissions globales de gaz à effet  de serre en 2025 et 2030 estimés sur la base des contributions prévues déterminées au niveau national ne sont pas compatibles avec des scénarios au moindre coût prévoyant une  hausse  de  la  température  de  2°C,  mais  se  traduisent  par  un  niveau  prévisible d’émissions de 55 gigatonnes (4) en 2030”, note lui-même le texte de l’accord.

Et de reconnaître: “Des efforts de réduction des émissions beaucoup plus importants que ceux associés aux contributions prévues déterminées  au  niveau  national  seront  nécessaires  pour  contenir  l’élévation  de  la température de la planète en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels en ramenant  les  émissions  à  40 gigatonnes  ou  en  dessous  de  1,5°C  par  rapport  aux niveaux préindustriels en ramenant les émissions à un niveau” qui sera déterminé par un rapport spécial commandé au GIEC pour 2018. Sujet:  “Les  conséquences d’un  réchauffement planétaire  supérieur  à  1,5°C  par  rapport  aux  niveaux  préindustriels  et  les  profils connexes d’évolution des émissions mondiales de gaz à effet de serre”.

Pour repousser cette perspective de 3°C et pour que les ambitions des pays puissent monter en puissance, il est notamment prévu de réaliser “périodiquement  le  bilan  de  la  mise  en  œuvre  du  présent Accord  afin  d’évaluer  les progrès collectifs accomplis”. Un premier bilan est prévu en 2023, et tous les cinq ans par la suite. Tous les pays partie prenante devront également communiquer “une contribution déterminée au niveau national tous les cinq ans”, tandis certains “décident  d’agir volontairement  en concertation dans  la  mise  en  œuvre  de leurs  contributions  déterminées  au  niveau national  pour relever le  niveau d’ambition  de  leurs mesures  d’atténuation  et d’adaptation”.

Aides des pays développés à l'atténuation des émissions et à l'adaptation aux changements climatiques des pays en développement: un "nouvel objectif chiffré collectif à partir d’un niveau plancher  de  100  milliards  de  dollars  par  an" avant 2025

L’accord institue par ailleurs “un mécanisme pour faciliter la mise en œuvre et promouvoir le respect des dispositions du présent accord et en promouvoir le respect”. Celui-ci est constitué “d’un comité d’experts et axé sur la facilitation, et fonctionne d’une manière qui est transparente, non accusatoire et non punitive”.

On trouve en revanche un objectif chiffré du côté des aides aux pays en développement en vue de l’atténuation de leurs émissions et leur adaptation aux changements climatiques: “Les pays développés entendent poursuivre leur objectif collectif actuel de mobilisation jusqu’en2025  dans  l’optique  de  mesures  concrètes  d’atténuation  et  d’une  mise  en œuvre transparente; avant 2025, la Conférence des Parties agissant comme réunion des Parties à l’Accord de Paris fixe un nouvel objectif chiffré collectif à partir d’un niveau plancher  de  100  milliards  de  dollars  par  an,  en  tenant  compte  des  besoins  et  des priorités des pays en développement”, indique le texte.

L’accord note en plus que les signataires “partagent une  vision  à  long  terme  de  l’importance  qu’il  y  a  à  donner pleinement effet à la mise au point et au transfert de technologies de façon à accroître la résilience aux changements climatiques et à réduire les émissions de gaz à effet de serre”.

Soumis à ratification, acceptation ou à approbation des États, l’Accord de Paris sera ouvert à la signature au siège de l’Organisation des  Nations  Unies,  à  New-York  du  22 avril  2016  au  21 avril  2017. Pour entrer en vigueur, il devra être accepté par 55 parties à la Convention-cadre des Natins-Unies sur les changements climatiques, ces pays devant représentés au total au moins un pourcentage estimé à 55 % du total des émissions mondiales de gaz à effet de serre.

(1) 21ème Conférence des parties de la Convention-cadre des Natons-Unies sur les changements climatiques (CCNUCC).
(2) Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat.
(3) Contributions prévues au niveau national. INDC en anglais: Intended Nationally Determined Contributions.
(4) milliards de tonnes équivalent CO2.

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