Freigeld: une monnaie locale pour lutter contre les crises financières

Au début des années 1930, alors que le chômage de masse s’abattaient sur les Etats-Unis et l’Europe, des monnaies locales dont on faisait déprécier la valeur dans le temps, ont permis de spectaculaires redressements économiques... c’était le système Gesell, alias le Friegeld (argent libre). Mais, craignant de perdre leur pouvoir face à de tels succès, des banques centrales ont interdit ces monnaies “fondantes”...

Est-il possible de connaître des échanges florissants sans créer de la dette (qui finalement devient insupportable) et sans impérative “croissance économique” (qui se heurte tôt ou tard aux limites physiques de l’environnement) ? L’histoire semble montrer que la réponse est oui...  En effet, si dans notre système bancaire actuel, basé sur le crédit et ses taux d’intérêt, “la logique économique qui sous-tend l’impératif de croissance s’articule sur l’intérêt composé”, des mécanismes différents ont déjà pu exister et surtout montrer leur pertinence dans le passé, soulignent deux spécialistes de l’économie sociale, Michael Lewis, fondateur du Centre canadien pour le renouveau communautaire, et Pat Conaty, membre de la New Economics Foundation (1).

Faire perdre graduellement sa valeur à la monnaie est conforme aux lois naturelles et empêche les velléités d’accumulation, de thésaurisation

C’est notamment le cas de l’initiative, à partir de la fin du XIXème siècle, d’un commerçant allemand, Silvio Gesell, qui a commencé à mettre en place un système d’argent coopératif reprenant une pratique bien en usage chez les guildes du Moyen-Âge et avec laquelle l’argent se dépréciait avec le temps. Ce que l’on appelle aujourd’hui les monnaies “fondantes”.

Silvio Gesell se demandait en fait pourquoi, dans la nature, absolument tout se dégradait, se transformait au fil des mois et des années, à une exception près: l’argent qui, lui, restait apparemment immuable, sans entropie, à la manière d’un Dieu.

Pour Silvio Gesell, plus la monnaie serait conforme aux lois de la nature et donc se dégraderait, plus elle serait ainsi efficace en tant que moyen d’échange, et moins elle serait risquée en termes de déflation et d’inflation, moins elle permettrait la thésaurisation et la cupidité. En effet, pourquoi accumuler une monnaie alors que celle-ci va perdre de la valeur avec le temps ?... Tel est le ressort intellectuel sur lequel joue en fait Silvio Gesell (2)

La monnaie ne jouait donc plus un rôle d’instrument de mesure de la richesse mais facilitait simplement les échanges dans la communauté

Pour que l’invention de Gesell, baptisée Freigeld (argent libre), puisse exister, il fallait que son unité monétaire ne soit pas équivalente à du métal précieux quel qu’il soit et même au billet ou au titre qui la représente... Ainsi, l’idée a été d’apposer sur chaque titre, par exemple chaque mois, un timbre qui le dévalorisait un peu. Silvio Gesell "proposa d’imposer un taux d’intérêt négatif de 5,2% par an", racontent les deux experts.

Idée d’un fou, diront sans doute certains. Oui mais voilà: alors que la crise économique de 1929 commençait à produire ses ravages, des partisans de Silvio Gesell ont créé une société, la WÄRA Exchange Society, afin de promouvoir la nouvelle monnaie. En 1930, “ils fournirent à un entrepreneur en difficulté un prêt de 50 000 WÄRA pour relancer une mine de charbon (mauvaise ironie, ndlr) inondée dans la petite ville de Schwanenkirchen, en Bavière”, racontent Michael Lewis et Pat Conaty.

Ayant convaincu les marchands et fournisseurs de services locaux d’accepter cette monnaie, le propriétaire a payé la presque totalité des salaires de ses ouvriers en WÄRA. “L’effet fut spectaculaire. Tandis que la crise économique créait des masses de chômeurs à travers l’Europe et l’Amérique du Nord, la mine de charbon ressuscita, les travailleurs achetèrent et échangèrent des biens, et la ville se revitalisa rapidement, tout cela nourrit par une monnaie qui allait perdre 5,6% de sa valeur en moins d’un an”, commentent-ils. La monnaie ne jouait donc plus un rôle d’instrument de mesure de la richesse mais facilitait simplement les échanges dans la communauté.

Une bonne initiative interdite en Allemagne, en Autriche, aux Etats-Unis...

Résultat: “Plus de 2000 entreprises, dans toute l’Allemagne, décidèrent de recourir à ce modèle pour relancer leurs opérations. Mais ce fut en vain: la banque centrale se sentit menacée et, en 1931, déclara illégale toutes les “monnaies d’urgence” de ce type”, poursuivent-ils. Même interdiction de la banque centrale d’Autriche, où une initiative similaire avait connu un beau succès dans la ville de Wörgl et s’apprêtait à faire des émules dans 200 autres cités...

Soutenu par l’économiste américain Irving Fisher, le système Gesell, symbole de monnaies locales la fois démocratiques, décentralisés et économiquement efficaces, s’est également exporté aux Etats-Unis, dans l’Iowa, à Saint-Paul dans le Minnesota... Mais Roosevelt “décida malheureusement de ne pas inclure cette réforme dans son New Deal”, regrettent Michael Lewis et Pat Conaty. De peur que le gouvernement perde la maîtrise du système monétaire américain, le président américain a même fait, lui aussi, interdire les “titres timbrés”, en 1933. “

Pourquoi cette constante interdiction de l’innovation ?”, se demandent les deux experts. Peut-être parce que ce système Gesell signait en fait la fin de la cupidité et avec elle la fin du capitalisme financier... John Maynard Keynes disait du reste à propos de Silvio Gesell: “Je crois que l’avenir apprendra davantage de l’esprit de Gesell que de celui de Marx”. Pour l’instant, Gesell reste plutôt dans l’oubli, excepté bien sûr chez les militants en faveur des monnaies alternatives.

Son système perdure toutefois à travers certaines monnaies locales dont notamment depuis 2003, la Chiemgauer en Allemagne. On trouve également des monnaies locales complémentaires (MLC) fondantes en France comme le Sol-Violette à Toulouse, l’Abeille à Villeneuve-sur-Lot dans le Lot-et-Garonne, la Mesure à Romans dans la Drôme, La Muse à Mûrs-Erigné dans le Maine-et-Loire...

Et si, donc, le système Gesell ressuscitait massivement face aux crises issues des gigantesques dettes, inégalités, bulles financières et limites physiques de la planète de plus en plus criantes ?

(1) Michael Lewis et Pat Conaty, Impératif Transition. Paru aux Editions Ecosociété. 2015. Disponible auprès de l'association Sortir du pétrole.

(2) Silvio Gisell, L'Ordre économique naturel, 1948.

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