Transition: le scientifique François Roddier propose de créer une deuxième monnaie pour réguler le système économique

Réserver la monnaie actuelle -l’Euro- à l’économie d’aujourd’hui (biens matériels, finance...) et créer une nouvelle monnaie pour ce qui deviendra l’économie future (nourriture, salaires, services...): c’est ce que propose le physicien, astronome et spécialiste français de thermodynamique, François Roddier, afin de réguler l'économie et d'éviter une transition "abrupte", autrement dit un effondrement total qui pour lui ne fait pas de doute.

“Nos ressources pétrolières ont atteint leur pic de production. Or le pétrole est une de nos ressources principales en énergie. Cela signifie que le prix de l’énergie va inexorablement augmenter. En conséquence, son inverse, la “température” de l’économie va diminuer et descendre en dessous du point critique. Ce qui nous conduit à une transition économique..."

"Au fur et à mesure qu’on se rapproche du point critique, les inégalités sociales augmentent non seulement entre les individus, mais aussi entre les nations qui partagent la même monnaie"

"Cette situation se traduit par une dette croissante de la société. Le cas d’une société isolée ou largement dominante, ne pose pas trop de problèmes. Cette société re-émet de la monnaie car elle peut supporter une dévaluation. Un problème se pose lorsque plusieurs états effectuent des échanges commerciaux avec la même monnaie. Ce fut le cas en 1177 avant Jésus-Christ (1) : des civilisations méditerranéennes différentes s’étaient engagées dans des échanges commerciaux intenses avec une monnaie unique, l’or (Elles se sont effondrées, n.d.l.r.). C’est le cas aujourd’hui de l’Europe où des pays différents sont engagés dans des échanges commerciaux avec une monnaie unique, l’Euro”.

C’est François Roddier qui parle. Ce spécialiste de thermodynamique, physicien et astronome septuagénaire, ayant en particulier participé aux progrès de l’optique des grands télescopes, s’intéresse aujourd’hui à la planète Terre, à l’origine de la vie, aux théories de l’évolution... Il est notamment intervenu en mars à Paris, devant un parterre de responsables et initiés rassemblés par le think tank de la transition carbone, The Shift Project, sur le thème de la “thermodynamique des transitions économiques”.

François Roddier poursuit: “On observe alors ce que les physiciens appellent une instabilité au point critique (...) Au fur et à mesure qu’on se rapproche du point critique, les inégalités sociales augmentent non seulement entre les individus, mais aussi entre les nations qui partagent la même monnaie”.

"En présence d’un flux permanent d’énergie, des structures dissipatives apparaissent. Elles s’auto-organisent en formant des cycles naturels": cycles atmosphériques, cycles chimiques, cycles économiques...

En ce qui concerne la matière, “lorsque l’instabilité au point critique se manifeste, un fluide se divise en phases, une phase “vapeur”, une phase “liquide”. Le même principe s’applique à l’économie. La distribution des richesses se sépare en deux phases, une phase “vapeur” constituée d’un petit nombre de gens très riches, jouissant d’énergie et de liberté, et une phase “liquide” dans laquelle se trouvent emprisonnés un nombre croissant de gens pauvres privés d’énergie et de liberté. La classe moyenne s’effondre”...

Au fil de son raisonnement, François Roddier démontre qu'une machine thermique, un organisme vivant et une économie ont en fait tous les trois un fonctionnement systémique analogue qui relève de la thermodynamique. Comme toute machine thermique, comme tout organisme vivant, “une société humaine ne peut subsister que grâce à un apport constant d’énergie qu’elle dissipe”, explique-t-il. Pour lui, l’économie est ainsi l’étude du métabolisme de la société, autrement dit l’étude “des processus thermodynamiques suivant lesquels une société humaine s’auto-organise et dissipe l’énergie”, où la monnaie fait fonction de catalyseur, d'enzyme, et où la monnaie utilisée figure l’entropie -le désordre du système, grandissant avec le temps.

Cela s’applique à une société industrielle ou commerciale, à un pays ou à un groupe de pays. “Ces systèmes thermodynamiques sont identifiés par leurs frontières qui permettent de spécifier les échanges avec l’extérieur”, précise le scientifique: échange de produits, d’énergie, de monnaie...

De manière générale, “en présence d’un flux permanent d’énergie, des structures dissipatives apparaissent", décrit-il. "Elles s’auto-organisent en formant des cycles naturels”: cycles atmosphériques en présence de différences de température, cycles chimiques en présence de différences de composition chimique, cycles économiques en présence de différences de richesse. Ainsi, une machine thermique fonctionne en effectuant “des cycles de transformations échangeant de la chaleur avec deux sources de températures différentes”. Un organisme vivant fonctionne avec “des cycles de réactions chimiques grâce à des catalyseurs". Quant à l’économie, elle fonctionne en effectuant “des cycles d’échanges avec des monnaies différentes”. Du reste, "les économistes constatent depuis longtemps l'existence de cycles économiques" même s'ils n'en comprennent pas l'origine.

Les transitions économiques “correspondent généralement à un déclin des ressources naturelles”. Un effondrement est une transition "abrupte"

“Toute entreprise est assujettie à des cycles de production”, précise encore François Roddier, y compris l’agriculture avec les saisons. Toujours selon lui, on peut diviser ces cycles en quatre phases: phase de développement, phase de production, phase d’obsolescence, et phase de transition. “Prenons l’exemple d’une entreprise industrielle. Durant la phase développement, le potentiel économique de la production croît, mais pas le volume de la production. Durant la phase de production, le potentiel économique reste constant tandis que le volume de la production augmente. Durant la phase d’obsolescence, le potentiel décroît pendant le volume n’augmente plus”, développe-t-il.

Enfin, la phase de transition consiste à revenir à l’état initial... Sauf que sont laissées à la charge de l’extérieur (la nation pour une entreprise nationale, l’humanité pour une multinationale) et au moins en grande partie comme le note le scientifique, la sécurité sociale, l’assurance maladie, la retraite, l’éducation, les modifications de l’environnement... Avec la question du pétrole, nous en sommes à une telle transition.

Les transitions économiques “correspondent généralement à un déclin des ressources naturelles”, indique le scientifique. Ce fut le cas selon lui sur une partie du pourtour méditerranéen, au début du XIIème siècle avant Jésus-Christ, vers 1177, lors de cet effondrement de civilisations anciennes (fin de l’âge du bronze) utilisant l'or comme monnaie unique, de l'Anatolie à la côte syro-phénicienne... Un effondrement où l'on trouve également une problématique climatique, et qui a notamment pris l'aspect de migrations, invasions, destructions (2). Du point de vue thermodynamique, cette épisode illustre ce que les physiciens appellent une “transition de phase abrupte”.

Dans un tel processus, simultanément au creusement des inégalités, “la dette de la société ne cesse de croître jusqu’au point de devenir intolérable, d’autant qu’elle n’est pas également partagée entre tous les pays qui utilisent la même monnaie. Un nombre croissant d’entreprises sont en difficulté. Le taux de chômage augmente,” poursuit François Roddier. L’effondrement économique résulte ensuite de faillites concomitantes.

Réserver la monnaie actuelle, disons l’euro, pour l’économie d’aujourd’hui, et réserver la nouvelle monnaie pour ce qui deviendra l’économie future

Comment pourrait-il en être autrement ? Le physicien propose l’application de deux principes fondamentaux de la thermodynamique à l’économie:

1- Une économie ne peut pas fonctionner sans un flux permanent d’énergie qui la traverse.

2- Une économie ne peut pas fonctionner durablement avec une seule monnaie.

François Roddier explique: “L’usage de deux monnaies différentes dont on peut faire varier le taux de change, permet d’ajuster la barrière de potentiel économique qui sépare deux économies”, comme un régulateur. Les transactions réalisées “donnent du travail à la population du pays à faible valeur monétaire, contribuant à diminuer le chômage et à réduire les inégalités entre les deux pays”.

Prolongeant la démarche de Keynes, ce principe d’utiliser deux monnaies avec chacune leur rôle, peut également être efficace à l’intérieur d’un même pays selon lui. C’est “un moyen de réduire les inégalités sociales  en donnant du travail aux plus démunis. Il permet de diminuer le chômage et de faire repartir l’économie, ” estime-t-il.

Par ailleurs, François Roddier rappelle que “nous cherchons à résoudre un problème de transition économique, notamment passer d’une économie liée à des ressources non renouvelables comme le pétrole, à une économie liée à des ressources renouvelables. Cela nous incite tout naturellement à réserver la monnaie actuelle, disons l’euro, pour l’économie d’aujourd’hui, et à réserver la nouvelle monnaie pour ce qui deviendra l’économie future”, conclut-il, en donnant le nom d’”enzyme” à cette nouvelle monnaie. Un clin d’œil aux “catalyseurs” permettant aux organismes vivants de perdurer.

 “A mesure que les énergies fossiles vont s’épuiser, la température de l’économie en "euros" va baisser tandis que celle en "enzymes" va augmenter. En laissant le taux de change évoluer progressivement, on aura remplacé une transition abrupte par une transition continue”, pronostique l’astronome.

Pour lui, on peut procéder “en conservant la monnaie en "euros" pour l’achat de biens matériels et en utilisant la monnaie en "enzymes" pour la nourriture, les salaires et les services. On en voit immédiatement tout l’intérêt pour un développement écologique. En passant à une monnaie en "enzymes", l’économie dite de "fonctionnalité" se distingue immédiatement de l’autre”, commente-t-il. Et d’ajouter: “De même, un groupement d’industriels capables de créer une économie circulaire passe à l’"enzyme". On peut facilement distinguer les deux régimes par des taxes ou des impositions différentes.”

(1) 1177 av. JC, le jour où la civilisation s'est effondrée. Eric H. Cline. Editions La Découverte. Mars 2015.

(2) Précis d'histoire ancienne. Paul Petit. Editions PUF. 1ère édition: 1962.

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