Pour financer l’aide à l’adaptation au changement climatique, les chercheurs Lucas Chancel et Thomas Piketty proposent dans une étude de l’Ecole d’économie de Paris, de lever 150 milliards d’euros annuels grâce à une contribution répartie entre les personnes émettant le plus. Ou, à défaut, grâce à une taxe sur les billets d’avion.

Les riches émettent largement plus de gaz à effet de serre que les pauvres, par exemple 2000 fois plus entre une personne faisant partie des 1% des Américains ou des Luxembourgeois ou encore des Saoudiens les plus riches, et une personne parmi les plus pauvres du Honduras, du Mozambique ou encore du Rwanda. C’est ce que confirme une étude (1) publiée par l’Ecole d’économie de Paris et menée par Lucas Chancel et Thomas Piketty, respectivement chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI), et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Les 10% des individus les plus émetteurs sont aujourd’hui responsables de 45% des émissions alors que la moitié des personnes les moins émettrices ne totalisent que 13% des émissions

Les deux experts montrent notamment que “les inégalités mondiales d’émissions en équivalent CO2 entre individus ont diminué entre 1998 et aujourd’hui, en raison de la progression des classes moyennes et aisées dans les pays émergents et la stagnation relative des revenus et des émissions de la majorité de la population dans les pays industrialisés”.  Ils soulignent cependant également qu’au cours de ces quinze dernières années, les inégalités de revenus et de CO2 ont elles progressé à l’intérieur des pays et “entre le bas de la pyramide des émetteurs et le milieu”.

En terme de chiffres, ils estiment que les 10% des individus les plus émetteurs sont aujourd’hui responsables de 45% des émissions alors que la moitié des personnes les moins émettrices ne totalisent que 13% des émissions et que les 40% de la partie restante en représentent 42%.

Surtout, Lucas Chancel et Thomas Piketty s’appuient sur leurs données pour examiner “de nouvelles stratégies en vue d’augmenter le volume global de l’aide pour l’adaptation au changement climatique”, c’est-à-dire pour proposer une méthode de taxation du carbone qui rime avec équité. Objectif: lever 150 milliards d’euros annuels. “Dans ces stratégies, les émissions individuelles et non les émissions nationales ou le PIB par tête, seraient la base de calcul des contributions”, précisent-ils. Ce qui diffère donc de l’approche habituelle.

“La taxation de tous les billets de première classe à hauteur de 180 € et de tous les billets de classe économie à hauteur de 20  € permettrait de générer chaque année 150 milliards d’euros pour l’adaptation au changement climatique"

Parmi les solutions étudiées -qui pourraient par ailleurs trouver des applications nationales- les deux chercheurs ont développé trois stratégies de financement par des “taxes progressives” sur le CO2. Dans la première, le partage du financement se fait entre les émetteurs “qui se trouvent au dessus de la moyenne mondiale” des émissions de gaz à effet de serre (environ 6,2 tonnes équivalent CO2), soit 27% de la population. Ce qui, par ailleurs, n’est pas sans rappeler la proposition de bonus-malus international de l’économiste et ancien président du Conseil national pour la fiscalité écologique, Christian de Perthuis, qui lui aussi se base sur les émissions de gaz à effet de serre par habitant pour déterminer qui paye et qui reçoit de l’argent.

Dans les deuxième et troisième stratégies de Lucas Chancel et Thomas Piketty, le partage du financement se fait respectivement entre “les 10% les plus émetteurs” et entre “les 1% les plus émetteurs”.  Dans tous les cas, c’est l’Amérique du Nord qui fournirait la part la plus importante de la taxe, jusqu’à 57,3 % des 150 milliards d’euros quand on resserre le système aux 1% les plus émetteurs. Toujours selon les chercheurs, l’Union européenne gagnerait parmi les trois hypothèses à appliquer un partage du financement prenant en compte les 1% les plus émetteurs (2). Ce qui est également vrai pour les autres régions du monde mis à part le Moyen-Orient.

Autre solution possible pour les deux chercheurs: une taxe progressive généralisée sur les billets d’avion. “Une taxe sur les billets d’avions a déjà été mise en place dans 9 pays et est actuellement utilisée pour financer des programmes de développement international”, argumentent-ils, ajoutant: “La taxation de tous les billets de première classe à hauteur de 180 € et de tous les billets de classe économie à hauteur de 20  € permettrait de générer 150 milliards d’euros pour l’adaptation chaque année. Cette solution serait plus facile à mettre en oeuvre qu’une taxe progressive sur le CO2 mais ciblerait moins bien les grands émetteurs individuels”. Dans ce cas, la part de l’Amérique du Nord serait de 29,1%. tandis que celle de l’Union européenne serait de 21,9%. On trouverait ensuite la Chine 13,6%, le Moyen-Orient 5,7%, la Russie et l’Asie centrale 2,8%, etc.

(1) “Carbone et inégalités: de Kyoto à Paris”
(2) Elle paierait alors 23 milliards d’euros, ce qui lui attribuerait 14,8% du financement de la taxe. Cela représente plus de trois fois sa contribution actuelle.

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