Contraste. Alors que le GIEC a finalisé un rapport spécial sur un monde à 1,5°C, on sait déjà, d'après les données du précédent rapport du même GIEC, qu'au rythme actuel de nos dégazages, il ne nous reste plus que deux ans d'émissions de dioxyde de carbone (CO2) si l'on veut avoir deux chances sur trois de limiter le réchauffement planétaire à 1,5°C, et six ans pour conserver une chance sur deux...

Souvenez-vous, c'était au moment de la COP21, en 2015 à Paris. La COP21 c'était la 21ème Conférence des parties (COP) de la Convention-cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques (*). A ce moment-là, pour parvenir à l'accord universel qu'on a connu, les petits états insulaires -en fait les premiers états menacés par la montée des eaux des océans- ont demandé que l'objectif à atteindre soit de limiter le réchauffement à +1,5°C et pas seulement à +2°C, comme il avait été décidé jusqu'alors. Sinon, pas de signature ! Donc pas d'accord car celui-ci nécessitait l'unanimité. Comprenons ces pays: pour eux, la perspective d'un réchauffement de +2°C est déjà catastrophique, car synonyme de submersion. De disparition.

Un objectif quasiment caduc dès 2015

La formule finalement retenue pour que l'Accord de Paris puisse être validé, stipule donc que l'on doit contenir “l’élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels et en poursuivant l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5°C, étant entendu que cela réduirait sensiblement les risques et les effets des changements climatiques”.

Dans la foulée, un rapport spécial a été commandé au Groupe intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) sur les conséquences d'un réchauffement de 1,5°C. C'est ce travail qui fait l'objet en ce début octobre, lors d'une réunion de délégués de 195 pays en Corée-du-Sud, de la finalisation d'un "résumé à l'intention des décideurs".

Cependant, dès 2015, l'objectif de limiter le réchauffement +1,5°C ne pouvait apparaître que quasiment caduc à tout observateur initié. En effet, alors que la concentration de gaz à effet de serre ne devant pas être dépassée en 2100 pour limiter le réchauffement à +1,5°C (480 ppm équivalent CO2) était déjà atteinte, le GIEC ne donnait dès lors, de fait, pas grande chance d'aboutir à cet objectif. Dans son rapport 2014 sur les changements climatiques, les modèles scientifiques indiquaient qu'il ne fallait pas dépasser des émissions cumulées de 400 gigatonnes de CO2 (milliards de tonnes de CO2) à partir de 2011 si l'on voulait avoir deux chances sur trois de limiter le réchauffement planétaire à +1,5°C depuis l'époque préindustrielle. Dit autrement, il nous restait à cette date 400 GtCO2 à émettre pour se débarrasser définitivement du charbon, du pétrole, et du gaz naturel, sur lesquels est adossé tout notre complexe industriel mondialisé. Ce budget passait à 550 GtCO2 pour conserver une chance sur deux et 850 GtCO2 pour n'en garder qu'une sur trois.

Au rythme de nos émissions actuelles, environ 40 GtCO2 par an (provenant à 90% de la combustion des mêmes charbon, pétrole et gaz naturel), faites le calcul ! Selon ce budget carbone, il nous reste en cette fin 2018 deux ans d'émissions (et plus rien après) pour avoir 2 chances sur 3 de ne pas dépasser +1,5°C de réchauffement et pour dire adieu aux énergies fossiles !... 6 ans pour conserver une chance sur deux !... Et 13 ans si l'on veut bien se contenter d'une chance sur trois. Un tel objectif revient également à laisser sous terre, sans jamais y toucher donc, la bagatelle de grosso modo 90% des réserves exploitables à ce jour de pétrole, de charbon et de gaz naturel...

Un monde à +1,5°C sera déjà inconfortable

Avec les moyens insignifiants que les états et les êtres humains en général se sont donnés depuis près de 30 ans pour limiter le réchauffement planétaire (période durant laquelle les émissions de CO2 ont presque doublé), brandir un tel objectif "mort-né" a donc surtout semblé relever de la posture politique afin d'obtenir l'unanimité nécessaire à l'Accord de Paris.

Pourtant, un monde à +1,5°C -que l'on a déjà atteint par endroit car les continents se réchauffent plus vite que les océans- n'apparaît déjà plus comme un monde très souhaitable si l'on relit le même rapport 2014 du GIEC: davantage d'eau dans les régions déjà humides, moins d'eau dans les régions déjà sèches, acidification croissante de l'océan, hausse de l'insécurité alimentaire, développement de maladies...  Sans parler de la hausse du niveau des mers et de la fonte de la banquise.

Pour un réchauffement de l'ordre de +1,6°C depuis la période préindustrielle, le GIEC soulignait notamment que de plus nombreux écosystèmes et cultures seraient exposés à des conséquences graves et que les risques de phénomènes extrêmes tels que les vagues  de  chaleur,  les  fortes  précipitations  et  les  inondations  des  zones  côtières, atteindraient un niveau élevé, sachant que ce niveau est actuellement considéré comme modéré.

Précisant que de tels risques iront crescendo de 1°C à 2°C, puis de 2°C à 3°C, et ainsi de suite, le GIEC envisageait également que les populations et les collectivités défavorisées de tous les pays, seraient généralement plus touchées, ce qui creuserait ainsi encore les inégalités. En revanche, avec un réchauffement limité à 1,6°C, le GIEC pronostiquait des risques bien plus modérés qu'avec un réchauffement de 2°C en ce qui concerne notamment le dépassement de points de bascule du système climatique, par exemple la fonte complète de la nappe glaciaire groenlandaise.

Les hypothétiques technologies à émissions négatives à la rescousse

C'est donc l'ensemble de ces points que précise le nouveau rapport spécial sur un monde à +1,5°C, avec un panel de propositions pour parvenir à limiter le réchauffement à ce stade, les propositions actuelles des états promettant de leur côté un réchauffement de 3°C, au mieux.

On y parle donc de décarbonation de l'économie, de baisse de la consommation d'énergie, d'électrification, de rénovation du bâti, de stockage du carbone dans les sols, d'alimentation moins carnée, d'économie circulaire... Et aussi de technologies de capture et de stockage du CO2 et de technologies à émissions négatives, c'est-à-dire de technologies de géo-ingénierie, qui ont l'ambition de pomper dans l'atmosphère plus de CO2 qu'elles n'en émettent.

Même si elles restent bien coûteuses pour les premières et très hasardeuses pour les secondes, de telles technologies ont, sur le papier, un autre "avantage": elles permettent de croire ou de faire croire qu'on peut encore stabiliser le réchauffement à +1,5°C en poursuivant notre marche forcée actuelle du progrès. Dit autrement, en promettant de capturer du CO2 demain, ces technologies permettent de continuer encore à en émettre aujourd'hui ! Pratique, non ?

Cependant, le maître des horloges de notre avenir reste le réchauffement lui-même, qui semble du reste aller plus vite que les prévisions du GIEC, par exemple en ce qui concerne la fonte de la banquise. Et son tic tac se fait d'autant plus pressant que pour l'instant, nous sommes bien plus sur une trajectoire d'un réchauffement de 4 - 5°C en 2100 que sur une tendance de 1,5°C...

(*) Les conférences des parties de la Convention-cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques sont organisées depuis 1992 pour résoudre la question du réchauffement global. La prochaine sera la 24ème et aura lieu à Katowice en Pologne, en fin d'année.

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