Que l’on évoque l’agroforesterie ou la permaculture, la prise en compte réelle de l’écologie dans l’agriculture montre à quel point le système agricole dominant, industriel, s’est développé en ignorant et en usant le système de fonctionnement des sols, en s’opposant à la nature plutôt qu’en se servant et en optimisant son étonnant potentiel. Et si l’on se rappelait enfin des lois de la terre ?

Dans l’Hérault, vers Lodève, les tomates du “conservatoire” de Pascal Poot poussent à profusion, sans eau, même avec la sécheresse. En Autriche, à 1500 m. d’altitude, malgré le climat montagnard, Sepp Holzer produit en quantité de multiples fruits et légumes, y compris des espèces méditerranéennes. En Allemagne, en Suisse et en Autriche, Kurt Forster enseigne la manière de faire d’un jardin un réél écosystème autosuffisant... On pourrait multiplier les exemples: certains hommes, qui ne sont ni magiciens si sorciers, savent cultiver la terre de manière réellement intensive et durable, grâce à leurs expériences et à leurs connaissances des caractéristiques des sols, des plantes, des animaux et des mécanismes de la nature. Sans aucun produit chimique bien sûr.

Il faut "8,5 calories fossiles pour produire une calorie agricole" et même 36 calories fossiles pour donner une calorie agricole produite en “hors-sol” (Claude Bourguignon, LAMS)

Que constatent-ils ? Que leurs sols ne s’appauvrissent pas, qu’ils peuvent stocker du carbone, que leur production à l’hectare est à la fois intense et variée. Leur expérience démontre également les grandes résilience et capacité d’adaptation de la nature. Sur ses sols secs, Pascal Poot explique qu’il plante des graines là où il veut. En reprenant d’une année sur l’autre les graines des légumes qui sont produits, il a remarqué que la plante se renforçait et s’adaptait de mieux en mieux avec le temps. Sur ses sols en pente aménagés en terrasses, Sepp Holzer sème des graines d’espèces de plantes variées et complémentaires: elles vont être capables de collaborer entre elles pour se maintenir en vie. Il a entre autre noté que plus les plantes étaient diverses, moins elles étaient sujettes aux maladies. Comme quoi, quand on fait l’effort de bien la comprendre, la nature tend à se montrer géniale.

D’un autre côté, que faisons-nous avec l’agriculture dite “intensive” et ses monocultures géantes, mécanisées et donc “boostées” aux énergies fossiles à bas prix ?  Ayant créé son propre laboratoire d’analyses microbiologiques des sols (LAMS), l’ancien chercheur de l’INRA Claude Bourguignon explique très bien que ladite “révolution verte”, à savoir en fait l’agro-industrie, a rompu avec le modèle agro-sylvo-pastoral que l’homme avait patiemment appris à construire et qui unissait cultures, pâturages et forêts. Vidant les campagnes de ses habitants, l’agro-industrie a en plus “violé les lois biologiques dans les sols en mettant des engrais chimiques”, explique-t-il. Bilan: les sols s’appauvrissent, se désertifient, partent à la rivière, et deviennent sources croissantes d'émissions de gaz à effet de serre.

Selon ce scientifique, une surface équivalente à un milliard d’hectares de sols arables a été dégradée au XXème siècle, soit autant que pendant les 6000 ans précédents. “Nous détruisons les sols agricoles à la vitesse de 10 millions d’hectares par an”, calcule-t-il, ce à quoi il faut également ajouter l’artificialisation d’autres surfaces (5 millions d’hectares par an toujours d’après lui), le tout n’étant compensé qu’avec la déforestation (15 millions d’hectares annuels). Et d’ajouter qu’il faut ainsi aujourd’hui "8,5 calories fossiles pour produire une calorie agricole" et même 36 calories fossiles pour donner une calorie agricole produite en “hors-sol”.

"La couverture végétale permanente, état vers lequel la nature s'obstine, en toutes circonstances, à vouloir évoluer, semble donc bien être le socle d'une agriculture potentiellement séquestrante en carbone" (Fabien Balaguer, AFAF)

Etant entendu que l’on cultive actuellement 1,5 milliard d’hectares, que la production de céréales ne progresse plus, que la population mondiale augmente d’environ 70 millions de personnes chaque année, et qu’il va quand même falloir un jour essayer d’atténuer le réchauffement global, s’adapter aux changements climatiques en cours, et également se débrouiller avec moins d’énergie fossile, on se dit qu’il y a un “léger” souci avec l'agriculture industrielle, non ?

La solution -séquester du carbone dans les sols pour régénérer leur vie- peut-elle être du côté de l’agro-industrie et de la recherche agro-industrielle alors que celles-ci représentent à ce jour le problème ? Ne serait-il pas plus efficient de vraiment se retourner vers les concepts d’agro-écologie, de permaculture ? La réponse, visiblement positive, montre l’ampleur du changement à opérer...

“Concrètement un sol a besoin, pour assurer ses multiples fonctions, d'être à la fois préservé dans sa structure et nourri, ceci afin que la vie qu'il héberge puisse se développer de façon optimale. Ces deux exigences – maintien de l'intégrité physique et nourriture – ne peuvent être satisfaites qu'à l'aide d'une couverture végétale qui, pour maximiser la performance du système, doit être la plus permanente et la plus exubérante possible”, assure Fabien Balaguer, administatreur de l’Association française d’agroforesterie (AFAF).

Pour assurer un processus d’auto-régénération de carbone sous forme de matières organiques, “imiter la nature est sans nul doute un bon moyen de mettre, d'ores et déjà, toutes les chances de notre côté. Car là où la recherche est unanime, c'est que la mise en culture (y compris sylvicole) d'un écosystème naturel à l'équilibre (forêt spontanée ou prairie) s'accompagne invariablement d'une perte de carbone organique du sol. La couverture végétale permanente, état vers lequel la nature s'obstine, en toutes circonstances, à vouloir évoluer, semble donc bien être le socle d'une agriculture potentiellement séquestrante en carbone”, poursuit-il.

Cofondateur du concept de permaculture, l’Australien David Holmgren considère pour sa part dans son ouvrage Permaculture, qu’il est possible de créer une “situation biologique optimale dans laquelle tous les végétaux peuvent s’épanouir. Au sein des limites imposées par le climat, ce sol équilibré entretiendra les systèmes biologiques les plus productifs en matière de captage et de stockage de l’énergie. C’est la solution intégrée de la nature, qui, de cette manière, se renforce elle-même et permet à la vie terrestre de s’exprimer dans toute sa vigueur”, souligne-t-il.

Alors, que fait-on ?

(1) Les 12 principes de conception de la permaculture: observer et interagir, collecter et stocker l’énergie, créer une production, appliquer l’auto-régulation et accepter la retroaction, utiliser et valoriser les services et les ressources renouvelables, ne pas produire de déchets, partir des structures d’ensemble pour arriver aux détails, intégrer plutôt que séparer, utiliser des solutions à de petites échelles et avec patience, utiliser et valoriser la diversité, utiliser les interfaces et valoriser les éléments en bordure, utiliser le changement et y réagir de manière créative.

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